Le Figaro vs Oncle Boonmee, ou le débat post-cannois bas du plafond
Il y a une semaine, le jury de Tim Burton remettait la Palme d’Or au cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (j’ai mis le temps mais maintenant je peux l’écrire sans faute et de mémoire!) et à son film Oncle Boonmee qui se souvient de ses vies antérieures (Lung Boonmee Raluek Chat).
Cette Palme d’Or a déclenché une simili-bataille d’Hernani dans la presse cinéma mais aussi sur l’internet cinéphile, certains considérant le film comme abscons, ennuyeux, prétentieux etc. D’emblée, je ne vous cacherai pas que je fais partie de ceux qui trouvent au contraire Oncle Boonmee admirable, magique, mystérieux et beau, et qui déplorent les attaques dont il a été l’objet. Certes le cinéma de Weerasethakul est difficile d’accès, expérimental, abstrait et il est tout à fait permis de ne pas l’aimer. Mais la bassesse et l’inintérêt de certaines critiques dont Weerasethakul a été l’objet ne manquent pas de consterner… Les journalistes du Figaro en particulier se sont distingués par une vidéo publiée sur leur site internet « Nos 5 nanars du Festival » et par plusieurs articles dont l’édito post-cannois d’Eric Neuhoff, et un autre titré « Oncle Boonmee, Palme de l’ennui ».
La vidéo en question:
(on notera que, comble de l’amateurisme, la vidéo montre une photo du film coréen Poetry pour illustrer le chinois Chongking blues… Les jaunes se ressemblent tous, c’est ça le message?)
Les arguments développés ici relèvent du niveau zéro de la critique : on s’ennuie, c’est ridicule, c’est long, c’est bête, c’est nuuuul etc. Sans compter les moqueries hors-sujet et insultantes. Que des critiques de cinéma se vantent de n’avoir rien compris à un film et en fassent un critère pour le déprécier me paraît totalement absurde. On est heureux d’apprendre que l’intelligence d’un film, sa difficulté, sa complexité sont désormais à considérer comme des défauts… Un peu d’humilité et de maturité de la part de personnes qui font profession de juger des œuvre d’art serait la bienvenue. Le Figaro fustige un « film hermétique, lent et au symbolisme obscur » et estime qu’Oncle Boonmee ne trouvera pas son public (selon l’expression consacrée) et n’intéressera personne en dehors des intellos. Bonjour les clichés…
Depuis quand le festival de Cannes devrait-il se soucier de l’audience future de ses Palmes d’Or et récompenser les films ayant un bon potentiel au box-office? Seule la valeur artistique intrinsèque est censée être critère pour le jury – parfois, des considérations idéologiques sont entrées en jeu, comme lorsque Tarantino donna la Palme à Michael Moore en 2004, mais des histoires d’argent gagné et de salles remplies? Faut-il également rappeler que le box-office se montre parfois bien imprévisible… Au contraire, on devrait se réjouir que l’attribution de la Palme d’Or au film de Weerasethakul lui donne une plus large audience. Rappelons qu’avant dimanche dernier, Oncle Boonmee n’avait pas trouvé de distributeur français. Le lendemain du palmarès, Pyramide Distribution en achetait les droits de diffusion. Le film sortira dans les salles française le 1er septembre. Merci Cannes et merci Tim Burton quoi!
Quand à la rencontre (jugée impossible par le Figaro et tant d’autres) entre un cinéma grand public et un cinéma plus exigeant et expérimental, elle a en quelque sorte déjà eu lieu: Tim Burton, cinéaste populaire s’il en est, a choisi de récompenser Weerasethakul. Lui qui disait ne rien connaître du cinéma d’auteur avant le festival, s’est laissé happé par le vortex weerasekhatulien (?). Magnifique, non? On comprend ce qui a pu séduire le petit génie américain dans ce conte étrange aux frontières du fantastique: les fantômes, les créatures étranges (grands singes aux yeux rouges, poisson-chat…), les intermèdes merveilleux ou futuristes, une certaine vision de la mort, de la vie et de la nature… Et aussi certainement quelque chose qui ne peut échapper à aucun metteur en scène : la beauté incroyable des images produites par Weerasethakul, leur lumière, leurs décors, leurs couleurs, leur cadrage… Le ravissement formel que constitue le film en fait un tourbillon d’idées et de sensations proprement hallucinant. On peut ne pas adhérer, mais le traiter avec le mépris et l’ignorance de Neuhoff et ses amis du Figaro est tout simplement affligeant.
Alors oui, Oncle Boonmee, chemin vers la mort d’une poésie renversante, est difficilement abordable et ne se livre pas totalement en une vision (et certainement pas en deux non plus, ni en trois). Mais il constitue certainement la proposition de cinéma la plus novatrice et radicale de ce festival 2010 ; et a été récompensé à ce (juste) titre au terme d’un des Palmarès cannois les plus pertinents de ces dernières années. Oncle Boonmee croit sincèrement aux esprits de la nature et à ceux du cinéma, et c’est pourquoi il serait dommage de rater cette authentique moment de magie et de mystère qui ne manquera pas, certes, de diviser.
Le trailer officiel du film, pour donner le ton:
Pour compléter, voir à ce sujet:
- « La presse s’écharpe autour de la Palme d’Or cannoise » sur fluctuat.net
- le groupe facebook Apéro géant dans les locaux du Figaro pour la sortie d’Oncle Boonmee
- un billet acerbe du journaliste des Inrocks Jean-Baptiste Morain
